Grosvillage

Posted by By at 16 mars, at 12 : 48 Print

Souvent, nous nous allongions dans l’herbe rase du terre-plein central, entre ces oliviers que personne ne ramassait jamais. Observant les nuages qui filaient dans le ciel d’azur à la vitesse du vent, nous nous abandonnions aux rêveries de notre âge, emportés par la traîne d’un avion long-courrier flottant à plus de trente mille pieds. Quel paysage devaient discerner les passagers par les hublots ? La vieille ville coincée par le chemin de fer, l’autoroute, les trèfles et couronnes des échangeurs, les bâtiments de la cité et puis, entre ces deux mondes, des centaines de toits de tuiles, les petits enclos des jardinets, les impasses, les autos parquées en épi… C’est ici que se passait notre enfance, c’est ici que c’était construit le rêve de nos parents. Des maisons individuelles à perte de vue, un chacun chez soi horizontal symbole de leur ascension sociale. Pour l’heure, le mot middle class n’était pas encore apparu dans nos livres scolaires et les mercredis égrainaient leur lot de sports collectifs, courses de vélo, devoirs et goûters. Nous ne connaissions pas alors le désoeuvrement de nos aînés, ces ados trop vieux pour jouer encore au ballon prisonnier et trop jeunes pour quitter la bourgade. Entre scooters et cigarettes, les vannes et les amours fantasmés ou réels, leurs journées s’écoulaient désespérément lentement. On était loin de l’image renvoyée par la pub, entre soins pour la peau et gel pour les cheveux. Ici les cosmétiques, les fringues ou la musique n’étaient qu’un placebo, un ersatz de sous culture pour occuper le vide d’une existence sans but précis. Qu’est-ce qu’ils pourraient bien faire de leur vie entre l’avenir qu’ils entrevoyaient et des modèles de réussite hors d’atteinte ? Il n’y avait pas people issu de chez nous, pas de sportif, ni de chanteur, pas même un gangster façon star du ghetto. Rien. Certains finiraient dans l’administration comme leur père, d’autres au supermarché. La plupart enchaîneraient chômage et petits boulots, solitude puis divorce pour finir dégoûtés tels les vieux qui ronchonnaient aux caisses de la grande surface. La galerie marchande, c’était le cœur même de l’agglomération, le nœud central de tous ces destins comparables. Un carrefour où toutes les classes sociales se croisaient. Nous les petits, c’étaient plutôt le samedi que nous suivions nos génitrices à la corvée des courses entre tentations et frustrations, l’hyper consommation tel un étalon breveté de bonheur. La boulimie, l’overdose de sucre et de gras pour consoler l’absence de perspective, les familles décomposées, les parents sous anxiolytiques. Pour les grands, c’était leur terrain de jeu, leur terrain de drague. Un territoire de tensions, de querelles pour des broutilles. Rien de grave, un peu de testostérone, quelques coups de poings. C’était plutôt au collège et au lycée que la violence s’exerçait. Quotidienne, sourde, aveugle. Pour un regard, une fille, un blouson. Contre un prof, un surveillant. Contre les règles, contre soi-même. Au centre commercial, l’enjeu était ailleurs. Le gros challenge, c’était la fauche. Voler de tout et surtout n’importe quoi. De l’essentiel, du superflu, tout ce qui pouvait rentrer dans un sac, dans une poche, un pantalon. Plus par défi que par besoin, sans idéologie. Juste pour se sentir exister, l’accélération du rythme cardiaque, la poussée d’adrénaline au passage du portique. Un rite initiatique sans doute. Prouver sa bravoure, un peu comme rouler sans casque, conduire à tombeau ouvert.

Cette année-là, on parla enfin de notre trou perdu. Les journalistes affirmèrent que c’était ainsi que tout avait commencé. Va savoir. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir été bousculé par les vigiles et récupéré au commissariat par son frère aîné, un de mes voisins avait fugué. Seul il but une demi-bouteille de vodka, puis emprunta la voiture de son beau-père et se tua sur la grande ligne droite qui mène au stade. Il n’avait laissé qu’un post laconique sur son blog, une réplique débile de film américain. Le lendemain, toutes les cours de récréation ne parlaient que de ça. Tous les bistrots, toutes les conversations à la machine à café. Une traînée de poudre qui se répandit telle une rumeur nauséeuse, l’incarnation du malaise du pays. L’enterrement fut lugubre et déchirant. Ivre de douleur, sa mère voulut se venger sur le directeur de l’hyper qui trouva refuge dans la voiture des flics municipaux. La disproportion entre le vol et la mort d’un adolescent ému jusqu’au maire qui y vit un symbole politique. Repliée sur elle-même, isolée dans son mal être, la petite communauté des jeunes se referma. Les adultes ne comprenaient pas, les adultes ne pouvaient pas comprendre. La vague de suicides surprit tout le monde. Une parente du défunt avala des comprimés, puis son ex se tailla méchamment les veines. Un collégien resta défiguré après s’être tiré un coup de fusil dans la bouche, un autre s’immola par le feu. Les pouvoirs publics, les équipes scolaires, les parents d’élèves semblaient complètement dépassés par la tourmente. Attirées par l’odeur du sang et des larmes, les équipes de télés virent enquêter. Un battage médiatique qui plongea la cité dans une effervescence maladive. Une cellule d’aide psychologique fut ouverte. Le ministre se déplaça et le sous-préfet fut débarqué. Et puis, il y eût des inondations à l’autre bout du monde, des grèves, bref l’actualité passa à autre chose. Le silence retomba pesamment sur les toits de tuile. Assis dans la pelouse, nous y pensions encore quelques fois. Les avions dans le ciel, eux étaient bien loin de cela. Une tête d’épingle sur la carte, un n’importe où au milieu de nulle part, un fait-divers dans les pages société. Comme ces couronnes de fleurs fanées au détour d’un virage, le souvenir des trépassés revient me hanter parfois. Une blessure me rattachant pour toujours à Grosvillage.

Publié dans la revue Criez! #1

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